N° 20 Avril 2011

Bart DE WEVER est-il japonais ?

Quand un homme politique se réfère à un « maître spirituel », et surtout en Belgique, l’étonnement est légitime. L’inculture philosophique de nos hommes politiques est notoire, ce qui ne les empêche pas, pour autant, d’être aussi bons, voire d’être moins mauvais que les Enarques français ou les Oxbrigde 2 anglais.

par Pierre Ansay, [1]

Réflexion philosophique et agir politique

On a pu se gausser des références personnalistes à la
Mounier de Herman Van ROMPUY. Qu’est-ce que le
personnalisme avait donc bien à voir avec la galère du
CD&V et l’Eurocratie ?
Il y avait d’un côté un bréviaire spirituel pour
l’homme privé quand l’abat-jour est baissé et de
l’autre, un pragmatisme à la belge, nationalisme
modéré et centrisme-démocrate dans les enceintes
politiques.
Les maîtres spirituels s’avèrent rarement des
inspirateurs politiques même si Philippe MAYSTADT
semble avoir médité les leçons de VAUBAN. Notons
que ce dernier était bien plus pragmatique que les
maîtres spirituels de la Révolution française et
proposait des réformes fiscales encore débattues en
France notamment au sein de l’U.M.P [2]
Aucun examen sérieux ne permet de conclure à des
liaisons signifiantes entre l’agir politique de notre
VAN ROMPUY européen et la philosophie
personnaliste de Mounier.
Pas de connections politiques repérables ni de
circulation d’intensités entre la spiritualité
personnaliste de l’homme et l’agir pragmatique du
politicien. A ce niveau de réussite politique
personnelle plus que personnaliste, la schizophrénie
à l’oeuvre entre agir politique et inspiration culturelle
n’est d’ailleurs pas très préoccupante.

La philosophie politique a souvent caressé le rêve
d’être en quelque sorte le Père Joseph de nos
Richelieu modernes. Elle a raté son coup.
Des opacités, des irréalismes philosophiques nous
font craindre le pire : les philosophes au pouvoir,
c’est pire que les frères HAPPART : « je ne peux
concevoir, écrit BURKE, comment des hommes
peuvent en arriver à ce degré de présomption qui
leur fait considérer leur pays comme une simple
carte blanche où ils peuvent griffonner à plaisir ».
Les discours philosophiques apparaissent souvent
comme des délires irréalistes, des souhaits pieux, des
lumières artificielles bien éloignées des bourbiers
politiques réalistes.
Rares sont les philosophes en prise directe avec la
richesse, la rugosité, voire aussi la pauvreté du réel.
Le plus grave danger serait de voir les hommes
politiques vouloir « appliquer » leurs lectures
philosophiques simplifiées à la complexité des
sociétés humaines et de leurs conflits.
L’échafaud de la terreur et les camps du goulag
renvoient sans doute à des eschatologies
philosophiques utilisées à titre de couverture autant
par des gigolos que par des peu rigolos.
La guillotine coupe ce qui dépasse de la métrique
théorique qui n’est d’ailleurs guère agitée sauf à
conserver le pouvoir à tout prix en liquidant les naïfs
qui y croyaient vraiment.
La République de PLATON nous donnait déjà le
frisson à l’avance. On y atteint déjà la fine pointe du
totalitarisme. Les philosophes rois à la PLATON
prendront l’Etat comme une toile peinte qu’ils
commenceront par rendre nette, ce qui n’est pas très
facile, avant d’y formater leurs délires purificateurs.
Et puis, précise PLATON, il ne faudra pas hésiter « à
exiler celui-ci et à tuer celui-là » [3]

De leur côté, les hommes politiques contemporains
sont annexés au calcul économique, c’est une
banalité de le soutenir. Rien ne résiste à cette raison
calculatrice.
Les belles âmes, qui invoquent les stupides Droits de
l’homme, (a-t-on jamais pu relever une quelconque
effectivité des Droits de l’Homme dans la conjoncture
politique actuelle ?) se remettent vite de leurs gueules
de bois métaphysiques : les urticaires théoriques de
Paul MAGNETTE n’ont jamais rien empêché au parti
socialiste.
On gouverne à vue en aspirant à être vu des médias
sans rechercher, on comprend nos pragmatiques, une
quelconque cohérence idéologique entre le gratouillis
métaLes intellectuels envient les politiques qui les
méprisent quand ça leur prend mais ça ne les prend
pas souvent tant les philosophes sont insignifiants
dans leurs calculs. Sans doute que les Intellectuels
ont été doublés par la classe montante des
technocrates et des experts, voire des bureaumachins
qui veulent jouer le vizir à la place du Calife.
La Belgique et la Flandre, singulièrement, ont
davantage besoin d’actuaires que d’urticaire et
singulièrement de la philosophie d’Edmund BURKE
(1729-1794).

Burke et la N.V.A. : les raisons d’une
inspiration

Que vient donc faire la philosophie du penseur
irlandais dans la galère de la N.V.A. et singulièrement
de son leader Bart DE WEVER ?
BURKE est un philosophe complexe. Un mélange de
conservatisme moral et politique et de libéralisme
politique anti-impérialiste, un critique féroce de la
Révolution française, ce qui a fait sa gloire et un
défenseur des révolutionnaires américains, bien
ancré dans les traditions aristocratiques mais acquis
aux vertus du libéralisme économique récent.
C’est un libéral pessimiste : « Dès que le
gouvernement intervient sur le marché, tous les
principes du marché sont faussés ». L’Etat doit se
garder de toute présomption : « le gouvernement a le
pouvoir d’éviter beaucoup de maux ; mais d’une
façon positive, il peut faire très peu de bien ».
Il faut se garder de vouloir trop gouverner.
L’Etat doit se restreindre, et ne pas vouloir
s’immiscer dans les régulations spontanées de la
sphère économique.
Il sera un farouche opposant à l’acte du Parlement de
SPEENHAMLAND. Cet acte législatif, précurseur de
l’Allocation universelle inconditionnelle promue par
notre compatriote Philippe VAN PARIJS,
reconnaissait à tout homme le droit à un minimum
de subsistance. Des allocations complémentaires
devaient être versées au père de famille si les revenus
de son travail ne suffisaient pas. L’échelle de cette
allocation était calculée au prorata du prix du blé et
du nombre d’enfants.
Cette adhésion burkienne aux principes antiinterventionnistes
de l’Etat rejoint les positions
droitières de DE WEVER dont l’aumônerie
économique va chercher ses raisons au VOKA.
Mais sans doute que l’essentiel n’est pas là : DE
WEVER se réclame de penseurs ultra-libéraux
contemporains insérés dans des think-thank réalistes
et lobbyistes.
Point n’est besoin ici de sa formation historique et du
credo libéral burkien.

Burke, critique de la Révolution française

Sans doute que l’adhésion de DE WEVER à BURKE
s’inspire de la critique que ce dernier adresse à la
Révolution française.
Cette dernière, pense notre philosophe, dénie toute
pertinence à la tradition et à la profondeur historique
des sociétés.
Pour BURKE, les révolutionnaires français sont des
alchimistes délirants, des lecteurs philosophiques qui
veulent imposer l’abstraction des Droits de l’Homme
à l’épaisseur historique de la France des trois ordres :
on veut tout raser et couper, le calendrier grégorien,
les traditions et les fêtes religieuses, les 3 ordres,
(noblesse, tiers Etat et clergé), les parlures et les
terroirs régionaux, puis les têtes. « Bientôt, dit-il aux
Français, votre pays sera habité non par des
Français mais par des hommes sans patrie ».
Les Droits de l’Homme relèvent, il a sans doute
raison sur ce point, d’un délire abstrait, inefficace et
hypocrite, et le constat est valide pour aujourd’hui.
« C’est pourquoi il y a plus de morts que de vivants
dans la confection des sociétés, et c’est une
prétention toute moderne de penser que la
génération actuelle peut recommencer à zéro. Aux
“Droits de l’Homme”, Burke oppose “le droit des
Anglais”, le droit issu d’une tradition nationale,
moins prétentieuse, un droit mieux intégré à la lente
sédimentation des “préjugés” nationaux » [4]
d’accumulations historiques sédimentées dans la
longue durée de l’histoire et pour BURKE, un préjugé,
cherchant ses raisons dans la tradition, n’a rien
de péjoratif.

La raison juridique abstraite de la Révolution
française ne saurait se marier aisément avec la
solidité des pré-jugés historiques. Et cette densité
historique se déploie dans des arrangements
nationaux qui mettent des siècles à se façonner.
Les morts d’hier sont les meilleurs instituteurs des
sociétés d’aujourd’hui. Et en outre, la Révolution
française est une grosse machine hypocrite : les
inégalités s’accroissent, la terreur vient remplacer les
hymnes à la liberté.
Il faut relire la fameuse loi le Chapelier, qui, à la
Révolution française, supprime les corporations, et,
dans le même mouvement, criminalise les corps
intermédiaires ; on croirait entendre un ténor
socialiste répéter ses mantras associatophages [5] Pour le maire de Paris en 1791, BAILLY, « tous les
citoyens sont égaux en droit, mais ils ne le sont pas
en facultés, en talents, en moyens…Une coalition
d’ouvriers pour porter le salaire de leur journée à un
prix uniforme et forcer ceux du même état à se
soumettre à cette même fixation, serait donc
évidemment contraire à leurs véritables intérêts [6] ».

L’épaisseur historique du mouvement
flamand

C’est dans la critique radicale de cette révolution qu’il
faut trouver les premières raisons de cette inspiration
burkienne chez Bart DE WEVER.
Il y a d’abord la longue lutte et marche du
mouvement flamand pour son émancipation
culturelle.
Le mouvement flamand et sa traduction/tradition
politique est une longue sédimentation d’acquis : tout
comme le P.S. est soudé par le bien-être et puise ses
raisons identitaires dans les luttes de jadis, la N.V.A.
se proclame l’héritière de l’émancipation progressive
de la nation flamande.
L’Etat belge serait une construction philosophicopolitique
abstraite concoctée dans les salons du
Traité de Vienne.
Il y a de la philosophie communautarienne [7] derrière
le chauvinisme du bien-être. Nous ne devenons des
sujets moraux qu’à plusieurs, immergés au sein de
collectifs soudés par une tradition respectée.
Le sujet moral désencastré, libre d’attaches, est une
fiction dommageable et pas flamande du tout.
L’homme politique et le citoyen flamand se
découvrent bien plus qu’ils ne s’inventent.
Si le socialisme wallon promet pour aujourd’hui, le
nationalisme flamand invite à révérer ses racines.
Je pense que Bart DE WEVER est un Japonais qui
s’ignore. Il joue l’instituteur moral pour la maison :
« Nous constatons qu’une société qui n’offre plus de
repères est une société à la dérive. La recherche de
repères et de sens est au moins aussi importante que
la sauvegarde de notre bien-être [8] ».
Conservatisme moral à saveur nationaliste.

Bart DE WEVER est-il japonais ?

Conservateur traditionnel à la maison mais ultralibéral
au boulot.
Bart DE WEVER est un vrai japonais : sans doute
aussi parce qu’il s’inscrit dans un autre devenir de la
Flandre qui gagne et qui veut devenir le Japon de
l’Europe.
A côté de BURKE pour l’histoire et le nationalisme
moral émotionnel, il y a l’actualité du VOKA dont les
instances directrices calquent sur les pilotes de la
N.V.A.
Le montage japonais peut-il tenir ? Le V.V.K. [9]
pourra-t-il faire bon ménage avec le VOKA ?

Mais notre Flamando-japonais est soit un fieffé
hypocrite soit un schizophrène politique et moral.
D’évidence, ce montage ne tiendra pas, la guerre
civile va s’installer dans les consciences, le portemonnaie
prendra la place du coeur.
Faire comme si le libéralisme économique n’était pas
porteur, il suffit de regarder nos télévisions, d’une
vision infra-morale dissolvante, destructrice des
héritages moraux communautaires. Les avancées du
capitalisme technologique postmoderne menacent
les héritages moraux et culturels et liquident les
bastions spirituels les plus ancrés, les plus tenaces.
La gauche recule partout et n’aura sans doute bientôt
que des bouées spirituelles à nous offrir.
La spiritualité est l’inverse du capitalisme : elle part
du monde au lieu du nombrilisme chauvin et
organise notre agir à partir d’une insistance sur le
devenir solidaire et planétaire, même étendu aux
animaux et à la nature.
La droite ultra-libérale n’a que faire des luttes dignes
et légitimes du mouvement flamand, dont l’abbé
DAENS a écrit à jamais les lettres de noblesse.
L’ordre marchand règne partout.
DE WEVER est-il dès lors le fossoyeur du
mouvement flamand ?

[11.Directeur du Département Asie, Russie et D.E.I., Wallonie Bruxelles International

[23.Lire à ce sujet l’article « VAUBAN » in Pierre ANSAY et Alain GOLDSCHMIDT, Dictionnaire des solidarités, EVO CS, Bruxelles-Lyon,
1998.

[34.ANSAY Pierre et GOLDSCHMIDT Alain, op. cit., article « Platon et la cité idéale ».

[45.
La raison politique est « cumulative », faiteJoseph Yvon THERIAULT, « identité : le manifeste de Burke » in le devoir, Montréal, 18 avril 2010.

[56.J’ai cru longtemps que les Socialistes voulaient tuer le monde associatif. A mon retour d’Amérique, j’ai davantage compris qu’ils les
voulaient « zum Befehl », aux ordres et à la schlague.

[67. ANSAY et GOLDSCHMIDT, op. cit. Article « Loi Le Chapelier ».

[78. Pour un aperçu de la philosophie communautarienne, lire P. ANSAY, Nouveaux penseurs de la gauche américaine, Bruxelles, Couleurs
livres, 2011.

[89 . Discours de Bart DE WEVER au congrès de la N.V.A., op. cit. in Vivien SIERENS, « Eclairage sur l’idéologie politique de Bart DE
WEVER » in le Blog les Européens du grand Lille, février 2011.

[910.V.V.K. : Vlanderen voor Christus

N° 20 Avril 2011

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